Cathy Berberian : Diva étonnante et Chanteuse détonante

Très peu de personnes la connaissent. Comment Cathy Berberian est-elle devenue célèbre ? est une question que vous ne vous posez sans doute pas. Je voudrais me poser cette question : pourquoi Cathy Berberian n’est-elle pas devenue plus célèbre ? Imaginez. La première fois que j’ai entendu Cathy Berberian, c’était dans une salle de classe, au lycée.

Pour préparer le baccalauréat, j’avais choisi d’instrumentaliser la musique de manière tout à fait mercantile, et moi qui jouais déjà depuis 10 ans du violoncelle et venais de me mettre au jazz, je changeai mon option allemand où j’étais peu régulière pour l’option musique qui me rapporterait, à coup sûr, plein de petits points. J’étais en section scientifique. Ne cherchez pas l’erreur, s’il vous plaît. C’était machiavélique de ma part. Cela m’a permis de rencontrer la diva Cathy Berberian et le compositeur Luciano Berio.

Nous avions trois œuvres au programme. L’une d’elle était de Luciano Berio. Sequenza, la partie chantée. Sur l’enregistrement, Cathy Berberian était l’interprète vocale. Un caractère frondeur, aimable et effronté s’entend directement dans la voix et dans ce morceau qui déborde de sons où la musique fait feu de tout ce qui sonne. Fascinante composition. Détonante interprétation. J’eus immédiatement de la sympathie pour cette diva tout en joie, réussisant par son talent à transformer ce fourbi si sérieux en délectable composition. Dans Sequenza, la voix de la chanteuse lyrique qui bascule des bruits aux sons à peine audibles garde comme un moteur de réserve bourré à craquer de notes-bruits qui éclatent et roulent en rires pour exploser çà et là. Cathy Berberian ne semble jamais prise de court. En parlant de sa voix, elle-même évoquait avec humour une voiture à faire réviser tous les ans.

En accomplissant la prouesse énergétique que représente cette partition, Cathy Berberian transmet une dose d’humour époustouflante. La musique n’y est pas de la musique, c’est plus comme un gloubi-boulga qui déborde de la cocotte minute quand le couvercle est mal posé et que ça fuit. Telle était mon impression. Un carcan joué et déjoué.

Mais si on parlait plus de Cathy Berberian, celle qui a inspiré ce morceau ? Un éclat de rire qui se propage, qui roule et qui déborde de toutes parts, c’est aussi l’impression que laisse l’examen de sa carrière. Découvrons un peu plus cette diva aux sons étonnants. Comment Cathy Berberian est-elle devenue célèbre ?

Crossover et scène lyrique

Une étudiante à la curiosité sans limites

Elle est américaine d’origine arménienne, et se forme d’abord à l’université à New York à tout ce qui relève du spectacle et qui est à sa portée :

  • le théâtre ;
  • le ballet folklorique ;
  • le chant choral ;
  • l’opéra ;
  • la voix ;
  • la diction ;
  • le décor de scène ;
  • la pantomime.

De surcroît, elle suit les cours de danse ethnique en danse hindoue et danse espagnole en vue de chanter les rôles de Carmen et de Lakmé. En cela, elle illustre ce tempérament qui est de voir en chaque frontière un horizon à dépasser. Pour ses études, elle voyage en Italie afin de se spécialiser dans la culture musicale lyrique européenne et y rencontre son professeur de chant. Installée à Milan grâce à une bourse d’étude, elle y poursuit son cursus pour y étudier l’opéra. Elle y rencontre le musicien pas encore compositeur qui sera son mari pendant 11 ans, Luciano Berio. Leur couple constitue le noyau d’une avant-garde musicale dont elle deviendra l’avatar.

Une artiste portée par les collaborations artistiques

Mariée un an après leur rencontre, Cathy ne parle aucun mot d’italien, tandis que Luciano ne connaît rien de l’anglais. Ils vivront dix ans ensemble. Pendant quelques années, dit-elle dans une interview en 1969 à France musique, elle joue à Mme Berio. Puis elle se lance comme chanteuse lyrique, sans impresario. Sans transition. Elle affirme avoir été formée à la culture européenne par son mari, avec qui elle collabore. Qui des deux a le mieux réussi, entraîné, inspiré l’autre ? Tous les deux étaient des créateurs, mais Cathy Berberian a brillé par l’originalité de ses choix de programmes qui bousculaient les codes. Elle excellait par son charisme. Répondre à la question « Comment Cathy Berberian est-elle devenue célèbre ? » ne peut se faire sans rappeler l’influence qu’elle a eue sur les compositeurs de l’époque. Elle a agi sur eux comme un révélateur. Il y a eu une symbiose artistique. Elle les a rendus célèbres.

La scène et l’interprétation à tous les niveaux étaient l’occasion de faire preuve des compétences qu’elle possédait en matière de mise en scène et d’artiste de scène. De 1953 à 1964 elle collabore et inspire les compositeurs qui gravitent autour de Luciano Berio. Silvano Bussotti, John Cage, écrivent pour elle, ainsi que Luciano Berio. Elle meurt à la veille d’un événement où elle aurait interprété, à la manière de Marilyn Monroe, le chant de l’Internationale. Cette ultime transgression ne lui fut pas permise.

Les débuts du Crossover en musique

Réécrire un arrangement sans en changer la progression harmonique, mais dans un style tout autre, c’est une démarche pratiquée par Cathy Berberian. Assez neuve dans le monde de la musique classique à l’époque, le crossover est une pratique courante dans la musique populaire. En choisissant de faire réécrire Michelle ma Belle des Beatles dans un style impressionniste à la Debussy ou comme une mélodie de Fauré, Cathy Berberian est frondeuse. Son intention est aussi de vaincre les préjugés culturels et générationnels.

Elle a également une vraie réflexion de programmatrice et metteur en scène. Son public est composé de plusieurs publics : des jeunes qui vont écouter les Beatles, puis découvrir un répertoire plus classique ainsi que d’avant-garde. Ses auditeurs composent le public traditionnel des récitals lyriques, d’âge moyen, la cinquantaine. Ceux-là viennent pour elle écouter les morceaux classiques et contemporains et découvrent qu’ils aiment la musique pop. La spontanéité est sa qualité revendiquée, mais Cathy Berberian fait aussi preuve d’un courage artistique soutenu par sa foi dans les vertus du divertissement et du mélange des genres.

Cathy Berberian devenue célèbre en abattant les murs

Une voix prête à toutes les expérimentations

Son intrépidité et sa curiosité musicale rendaient cette interprète apte à transgresser toutes les frontières, tous les carcans traditionnellement attachés à la voix lyrique. Comme si cette artiste souhaitait incarner à elle seule les 1001 bienfaits de la musique. Dès ses débuts, elle se fait connaître pour son imitation d’un rôle de baryton et de celui d’une soprano colorature de l’Opéra le Barbier de Séville. Du coup, Bussotti compose pour elle en lui attribuant trois rôles et trois voix différentes dans le même morceau. Dans La passion selon Sade de Sylvano Bussotti, Juliette, Justin et O, sont tous les trois interprétés par Cathy Berberian.

Comics Strip en vue, Ciao le lyrique !

Non contente de pénétrer les univers des compositeurs avant-gardistes de la musique, elle compose elle-même une Stripsody. Dans ce mime de gestes et de bruits, Cathy Berberian enchaîne les onomatopées des bandes dessinées. Alors que les bandes dessinées les intègrent dans les images comme les bruitages de l’action, Cathy Berberian les extirpe de l’image pour composer un tissu sonore totalement déroutant et pourtant remarquablement bien construit. En s’aidant de gestes, elle joue cette partition de bruits, plus sonore et dramatique que musicale, avec sa seule voix. Le nom est un condensé des « strip », les images des comics strip, et de rapsodie, composition pour un soliste intégrant des éléments divers. Elle parvient ainsi à jouer de la musique sans instrument : mêlant les gestes et la posture à une structure donnée par la bande dessinée, elle révolutionne le monde de la musique et des sons !

Une artiste intelligente et éclectique

Comment Cathy Berberian est-elle devenue célèbre ? Par une sorte de tempête d’émotions contenues et développées en une série d’événements musicaux inattendus. Cathy Berberian a réussi, dans le saint des saints qu’était la chapelle du chant lyrique, et surtout celle de l’avant-garde musicale, à en faire vaillamment exploser les barrières. Elle a piétiné tranquillement les habitudes qui s’installent un beau jour pour chaque artiste et a continué à produire des pièces et des événements extra-ordinaires. Inversement, elle souhaitait que toutes les chapelles de style musicaux puissent se traverser et communiquer sans heurts. Elle croyait à l’universalité de la musique. Chacun de ses récitals était un événement. Les programmes de ces récitals étaient des invitations à déplacer son point de vue sur la musique. Elle était capable de chanter dans un même récital :

  • trois chansons des Beatles ;
  • une pièce de Luciano Berio ;
  • des mélodies de Fauré ;
  • une chanson populaire traditionnelle.

Si on résume son parcours, Cathy Berberian, égérie des compositeurs et diva des sons étonnants, était chanteuse, linguiste, compositrice, artiste lyrique, traductrice, musicienne et un peu clown. Elle disait vouloir garder avant tout un rapport plus détendu avec son public. Je crois que c’est un euphémisme. Il est encore possible de la voir et l’écouter dans sa composition Stripsody. Ne manquez pas cette diva devenue célèbre grâce à son humour et sa capacité à s’inspirer de tous les arts !

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