Jouer avec les courants d’air. SSSS. Faire éclater des bulles de chewing-gum. POP. Faire grincer les portes. Tapoter son stylo ou ses doigts sur la table. Écraser des feuilles mortes en promenade. Inspirer fortement. Expirer doucement. Distinguer ces deux chuintements. Craquer les os de son cou, de sa colonne, de ses mains, de ses poignets, etc. Jouer de la musique sans instrument, c’est un peu comme voir l’éclair d’orage qui surgit et compter les secondes qui passent jusqu’au bruit de semonce du ciel, pour savoir si le coup de cymbale du tonnerre va arriver tôt, ou tard. C’est sentir ce moment d’attente comme une pause pleine de tension musicale, car le coup qui vient est prévu. Loin, pas trop loin, ou tout près. Dans trois secondes, dans deux secondes, maintenant ! Jouer de la musique sans instrument, c’est repérer les régularités sonores de notre environnement et en faire nos partenaires. Cet article offre une réflexion sur nos diverses manières d’entrer en relation avec le son pour montrer comme chacun compose sa musique, avec ou sans instrument.

Jouer de la musique sans instrument : des contenus divers

Entendre avec son corps

Le corps est nu face à la musique. Les oreilles n’ont pas de fenêtres, et nos os qui vibrent et captent toutes sortes de vibrations absorbent ce que la peau n’a pas étouffé. Nous sommes faits de membranes vibrantes qui transmettent ou amortissent le son. Tout cela n’a rien de silencieux. Il paraît que lorsque nous sommes dans l’utérus, les bruits n’arrêtent pas non plus : digestion, battement de cœur, voix lointaines, bruits sourds.

Et quand on naît, on retrouve les mêmes bruits, mais sans la sourdine. L’oreille expérimente le son qui claque dans l’air après avoir connu les chants et soupirs sous-marins. Jouer de la musique avec tout ça, qui n’arrête jamais de vibrer et de chanter, c’est donc peut-être, d’abord, faire des pauses. Prendre ses distances avec tel ou tel son. S’autoriser à ne plus entendre tel fond sonore. Et commencer à choisir des sons préférés. Filtrer, atténuer, répertorier, classer, l’oreille fait tout cela. Ce qui sera dit « musique » ne sera composé que de quelques-uns des bruits qui forment notre environnement sonore.

Tenter la musique concrète

Tout est à disposition. Dans la maison, ce sont les casseroles en batterie qui sont le plus souvent utilisées, ou l’eau du bain bien sûr, pour des percussions d’eau, sans compter les portes qui claquent, les pas des voisins qui grimpent l’escalier, les voix qui éclatent. En promenade, le choix est infini : brin d’herbe qui devient siffleur, cupule de gland qui se creuse pour hululer, mains portées en conque aux oreilles pour écouter la mer, mur de frappe qui devient mur d’écho, pommes de pins qui suggèrent vite une percussion de raclement, bâtons, feuilles, herbe foulée, vent qui souffle, les possibilités d’instrumentation à nos oreilles sont illimitées.

Creuser l’espace des sons pour jouer de la musique sans instrument

Ce dont on se rend compte, lorsqu’on se pose la question, c’est que les limites de mon oreille ne sont pas les limites de mon corps. Mes oreilles entendent bien au-delà de ce que peut toucher, et donc jouer mon corps. Jouer de la musique, c’est donc, en une fois, plonger dans cet espace de jeu et d’appels-réponses : un espace creusé par l’écart entre les limites très lointaines du son que je perçois partout et les limites toutes proches du son que je produis ici.

Vertigineux, n’est-ce pas ?

L’espace de résonance

Le sentiment d’un contenant

C’est pourquoi l’image de la montagne est bien choisie pour parler de musique. Car de toute façon la musique me met en position de plonger dans un espace dont je ne maîtrise pas tout. Il s’agit d’un espace qui peut faire peur à certains, et où chacun réagit différemment. Certains choisissent d’y danser, leur corps happé par le vide réagit par la recherche de la terre et de son appui. Ils jouissent ainsi du balancement entre appui et envol. Ils rebondissent en cadence. Leur corps devient métronome et pulsation, pour s’insérer dans la partition de la musique comme un rythme, une virgule, une barre de mesure.

D’autres, au lieu de plonger, attendent. Écoutent. Se cachent pour mieux entendre. Font disparaître leur corps qui bouge pour laisser apparaître le corps qui écoute. Ceux-là sont les adeptes des casques dernière version, des baffles high-tech. Ils choisissent de devenir ingénieurs du son ou compositeurs. Ce sont aussi les thérapeutes et tous les spécialistes de l’écoute. C’est la voix choisie par Stéphanie, celle qu’elle décrit dans Des cornichons au chocolat, et dont je lis ici un extrait destiné à raconter une expérience musicale.

Un corps sonore à harmoniser

Et puis il y a une troisième voie. Celle de ceux qui se saisissent de ce qu’ils trouvent : baguettes, lèvres sifflantes, caisse de résonance, à l’improvisation, et qui utilisent leur voix en dernier ou premier recours. Car à l’appel de ce vide, le grand large de l’espace formé par le son est pour eux une demande amoureuse, une invitation à laquelle il faut absolument répondre. Ils cherchent alors en eux-mêmes, et trouvent, l’espace de résonance intime où leur parole va se faire mélodie sonore. Ils construisent, dans cet espace intérieur, des sensations de vibrations, crescendo et decrescendo, pour répondre et s’associer à l’espace extérieur. Ceux-là deviennent chanteurs, musiciens, ou bien critiques musicaux, écrivains. Ceux-là, dans l’espace contenu et si vaste que leur proposent leurs oreilles, disent « chiche » et ne veulent pas perdre cet espace de jeu.

Mais pour tous, dans cet espace que nos oreilles nous ouvrent parfois sans prévenir, l’harmonie est toujours changeante. Le rythme et les hauteurs de son rentrent directement en résonance avec notre cœur qui bat. Jouer de la musique sans instrument, c’est donc d’abord être présent et à l’écoute de soi dans un monde sonore en évolution permanente.

Et vous, comment jouez-vous de la musique ? Avec ou sans ? Danse ? Chant ? Écoute pure ?